Antéchrista. Amélie Nothomb
En quittant la salle, je m'aperçus que, çà et là, sur le sol bétonné, des garçons et des filles se caressaient de façon significative.
Si Christa n'était pas venue me chercher, peut-être cela me serait-il arrivé, je n'en savais rien. Pas de doute, il s'était passé quelque chose. Je ressentais une véritable exaltation. J'étais ce personnage ridicule et extatique : une fille de seize ans qui a reçu son premier baiser. De telles sottises grandioses en valaient la peine. Je ne disais rien.
Christa, qui n'avait rien manqué de cet événement me regardait en coin, l'air de penser que mon émoi était le comble du grotesque. Elle avait certainement raison mais j'espérais qu'elle se tairait : chaque être a droit à son petit bonheur niais, j'étais enfin en train de vivre le mien, ces joies-là étaient fragiles, il suffirait d'un mot pour les anéantir . Hélas, Christa ne garda pas le silence dont j'avais besoin.
Elle lança :
—Ces soirées étudiantes, c'est vraiment l'Armée du Salut !
Même les laissées-pour-compte y trouvent leur affaire !
Et elle éclata de rire.Sidérée, je la regardai. Elle planta ses yeux dans les miens et je vis qu'elle savourait mon humiliation. Son hilarité reprit de plus belle. Un éclair me traversa le crâne : « Elle ne s'appelle pas Christa ! Elle s'appelle Antéchrista ! »
(…)
Le lendemain, Christa annonça à mes parents :
— Et hier, à la soirée, Blanche a reçu son premier patin !
Ils me regardèrent avec incrédulité. Rageuse, je me tus.
— C'est vrai, Christa ? demanda ma mère.
— Puisque je l'ai vu !
— Et il était comment, le garçon ? interrogea mon père.
— Il était normal, dis-je sobrement.
— Le premier venu, quoi, commenta Christa.
— C'est très bien, ça, dit ma mère, l'air de trouver ce pedigree excellent.
— Oui, pour Blanche, c'est bien, approuva mon père.
Ils éclatèrent de rire tous les trois. Comme ils étaient heureux !
L'espace d'un instant, j'entrevis dans ma tête un article de la rubrique
Faits divers : « Une jeune fille de seize ans massacre ses parents et sa meilleure amie. Elle refuse d'expliquer son geste. »
— Et alors, Blanche, ça t'a plu ? demanda ma mère.
— Ça ne te regarde pas, répondis-je.
— Mademoiselle a ses petits secrets, commenta Christa. Nouvelle hilarité du trio.
—En tout cas, tu peux remercier Christa : c'est grâce à elle, ce qui t'arrive, dit l'auteur de mes jours.
L'entrefilet de journal se précisa dans mon esprit : « Une jeune fille de seize ans massacre sa meilleure amie, la cuisine en ragoût et la donne à manger à ses parents, qui meurent empoisonnés. »
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