Antéchrista. Amélie Nothomb
Et elle mit à plein tube un morceau qui était délicatement intitulé : So schrecklich. « On ne saurait mieux dire », pensai-je. Qu'était-il arrivé à la culture allemande, qui par excellence était celle des compositeurs de génie, pour qu'aujourd'hui la création musicale teutonne fût la plus moche du monde ?
Quant à la vie amoureuse de Detlev et Christa, bercée par ces hymnes méphitiques et ineptes, elle devait être très éloignée de celle du chevalier au cygne.Quelqu'un frappa timidement à la porte. C'était mon père.
— Bonsoir, François ! clama Christa avec un sourire d'une oreille à l'autre. Tu vas bien ?
Qu'elle tutoie mes parents et les appelle par leur prénom me paraissait toujours bizarre.
— Oui, très bien. Pardon, est-ce que la musique ne va pas un peu fort ? balbutia-t-il.
— C'est vrai, dit-elle en baissant le son. C'était pour faire plaisir à Blanche : c'est sa musique favorite.
— Ah, dit-il en me regardant avec consternation.
Et il s'en alla.(…)
Jusqu'à ma rencontre avec Christa, l'un des bonheurs de ma vie d'adolescente avait consisté à lire : je me couchais sur mon lit avec un livre et je devenais le texte. Si le roman était de qualité, il me transformait en lui. S'il était médiocre, je n'en passais pas moins des heures merveilleuses, à me délecter de ce qui ne me plaisait pas en lui, à sourire des occasions manquées.La lecture n'est pas un plaisir de substitution. Vue de l'extérieur, mon existence était squelettique ; vue de l'intérieur, elle inspirait ce qu'inspirent les appartements dont l'unique mobilier est une bibliothèque somptueusement remplie : la jalousie admirative pour qui ne s'embarrasse pas du superflu et regorge du nécessaire.
Personne ne me connaissait de l'intérieur : personne ne savait que je n'étais pas à plaindre, sauf moi — et cela me suffisait. Je profitais de mon invisibilité pour lire des jours entiers sans que personne s'en aperçût.(…)
Depuis Christa, la lecture tenait du coït interrompu : si elle me surprenait en train de lire, elle commençait par m'engueuler (« toujours dans tes bouquins ! »), puis se mettait à me parler de mille choses sans intérêt aucun, qu'elle répétait invariablement quatre fois — comme je m'ennuyais ferme quand elle me baratinait, je n'avais d'autre dérivatif que compter ses redites et m'étonner de ce cycle quaternaire.— Et Marie-Rose m'a dit... alors j'ai dit à Marie-Rose... Incroyable, hein, ce qu'elle m'a dit, Marie-Rose... Bon, tu penses bien que je lui ai dit, à Marie-Rose, que...Parfois je me forçais, par politesse, à feindre une réaction, comme :
— Qui est Marie-Rose ? Mal m'en prenait. Christa s'exaspérait.
— Je t'ai déjà raconté mille fois !
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