Antéchrista. Amélie Nothomb
Quelques jours plus tard, mon père reçut une lettre de M. Bildung :
"Le chantage que vous avez tenté d'exercer sur ma fille est ignoble.
Christa a eu bien raison de quitter votre domicile. Estimez-vous heureux que je ne vous dénonce pas à la police".
— Elle essaie par tous les moyens de nous faire réagir, dit mon père qui nous avait lu la missive. Tant pis, je ne saurai jamais de quel chantage je me suis rendu coupable.
— Ne vas-tu pas appeler cet homme pour lui dire la vérité ? s'insurgea ma mère.
— Non. C'est exactement la réaction que Christa espère.
— Pourquoi ? Elle a tout à y perdre.
— Manifestement, elle veut sa perte. Moi, je ne la veux pas.
— Et qu'elle donne de toi une image pareille, ça t'est égal ? insista-t-elle.
— Oui, puisque je sais que je n'ai rien à me reprocher.
(…)
Les vexations continuèrent. Ma mère reçut une lettre de Mme Bildung, dont la prose contenait entre autres cette perle :Ma fille Christa m'apprend que vous avez exigé de la voir nue. Je trouve regrettable qu'on vous confie encore une charge d'enseignement.
Quant à moi, j'eus les honneurs d'une missive d'injures de Detlev, qui m'annonçait que je mourrais pucelle, car qui pourrait vouloir d'un thon comme moi ? Venant d'un si bel éphèbe, cela ne manquait pas de sel. (…)
La non-intervention exige plus d'énergie que son contraire. Je n'avais aucune idée de ce que Christa racontait sur moi aux étudiants mais ce devait être très grave, à en juger d'après les yeux dégoûtés qui m'accueillaient désormais.Je suscitais une telle indignation que même Sabine vint m' apostropher :
— Et dire que tu as essayé de m'avoir, moi aussi ! Quelle horreur !
Et la sardine s'enfuit en secouant ses nageoires, et je la regardai partir en me demandant quelle pouvait bien être sa conception du verbe avoir. (…)
Jusqu'où Christa ne descendrait-elle pas ? Cette question m'empêchait de dormir. (…)
A quelque chose malheur est bon : chez moi, j'avais récupéré ma chambre et mon droit à la lecture. Jamais je ne lus autant qu'en cette période : je dévorais, tant pour compenser les carences passées que pour affronter la crise imminente.
Ceux qui croient que lire est une fuite sont à l'opposé de la vérité : lire, c'est être mis en présence du réel dans son état le plus concentré — ce qui, bizarrement, est moins effrayant que d'avoir affaire à ses perpétuelles dilutions.
Ce que je vivais était une tisane d'épreuves et c'était le plus pénible : ne pouvoir prendre le mal à bras-le-corps. On se trompe quand on croit lire au hasard : ce fut à ce moment que je commençai à lire Bernanos, l'auteur dont j'avais exactement besoin.
Dans L'Imposture, je tombai sur cette phrase : « La médiocrité, c'est l'indifférence au bien et au mal. » J'ouvris de grands yeux.
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